"Pierre marche toujours. Il fait aller ses pas sans hâte, avec cette
tranquillité tenace qui est dans la façon de ceux de ces montagnes.
C'est le père qui lui a appris à marcher. Parce que marcher, est chose
importante par ici. Mais ce n'est pas aisé dans ce pays où les terres
montent au ciel. On raconte parfois que dans ces montagnes on nourrit
les ânes avec du pain pour dire que les hommes y portent tout. Il y a
bien le mulet, mais quand il s'en trouve un par village, c'est déjà
bien heureux. On se le prête pour les gros travaux, mais pour le reste
on le porte à dos. Si bien que dès que Pierre s'était tenu bien dru
sur ses jambes, le père lui avait montré comment on marche. Il avait
montré les pas, lents et réguliers, toujours les mêmes, le corps
pesant bien sur chaque enjambée. Il avait montré l'allure, toujours
constante, surtout pas ralentir le train quand le sentier se redresse,
mais pas de hâte non plus quand ça deviens moins raide. Il avait
expliqué comment faire remonter la lassitude tout au long du corps,
des jambes jusqu'aux épaules. Elle vient se loger là, juste en haut du
dos, et on s'en trouve tout allégé. Enfin il lui avait appris à sentir
ce grand soulagement qui s'installe partout à l'intérieur, quand
arrive un replat ; c'est là qu'on reprend des forces pour continuer
son chemin. Cette manière de faire, c'était le père qui la lui avait
enseignée. Et tandis qu'il chemine, Pierre se souvient de toutes ces
choses."
extrait du Roman de Gaspard de la meije - Isabelle Scheibli - éditions
Didier Richard.